La voie et la voix des maîtres

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“Il fallait transcrire et traduire d’urgence ces chants, non seulement parce que leur survie tient au soufflede ma mère, mais aussi parce que le pays dont ils portent l’âme est frappé à mort”. Jean Mouhoub Amrouche.

Par Idir Ahmed Zaïd

Il était devenu coutume de l’écouter chaque année disserter sur Yennayer et des questions connexes relatives à notre civilisation millénaire à travers les canaux médiatiques. Hélas, sa voix s’est tue un jour du même mois qui l’a vu naître ; mais son ombre gardienne est toujours là, coiffante par sa chaleur, sa sérénité et sa volonté inébranlable d’extirper du sens de cette multitude folklorique dont a été habillé ce rite ancestral de passage des ténèbres des nuits noires et glaciales, ud’an iberkanen, à la lumière des nuits photoniques, ud’an imellalen, marquant la fin d’un cycle naturel et le début d’un nouveau, dont on peine à saisir aujourd’hui la réelle signification.

Cette voix douce et conciliante, emplie d’empathie pour une langue et une culture dont lui seul pouvait mesurer l’intensité de l’attachement particulier qu’il leur portait, serinait avec force détails les bien fondés d’une civilisation mise aux marges de l’histoire. Sa passion à réinsérer avec minutie Yennayer dans ses différents contextes reflète la profondeur d’une pensée aussi pérenne et incisive que la percutance de ce fait sociétal lui-même qui a sédimenté valeurs, savoirs, savoir-faire, croyances et productions humaines durables. En disserter avec une rare perfection oratoire, fut devenu pour lui un rappel insistant à ceux qui ont été dépossédés de la noblesse de leur être.

J’entends toujours l’innocence de cette voie discrète et me reviens à l’esprit son regard juvénile et souriant d’une journée d’automne de 1980 où nous étions assis à quatre à écouter et partager le cours de linguistique berbère distillé avec dilection par S. Chaker dans un laboratoire du CRAPE à Alger, face à la cour du musée où étaient négligemment éparpillées des stèles libyco-berbères. Certes, il n’y avait pas foule à cette noble initiative qui défiait le déni, le rejet et l’interdiction, mais notre particulière attention commune à la chose berbère suffisait pour lier à jamais une complicité empreinte de sagesse et de respect enracinée dans notre profondeur culturelle pour partager ensuite des dizaines d’années à l’université Mouloud Mammeri où sa générosité a généré dans la discrétion et la dignité une masse de travaux scientifiques, d’ouvrages et de disciples qui, sans doute, auront compris le bien fondé et la pertinence de son honorable action, sensible qu’il était aux variations sociétales.

Son objectif majeur était donc de produire du sens pour donner un sens à la dynamique de la langue berbère par une compréhension critique de sa société dans ce qu’elle a de plus précieux, la résilience, qualité qu’il a d’ailleurs intégrée dans son habitus scientifique tout au long de sa carrière en essayant de contribuer à esquisser des réponses objectives à une foultitude de questions sur l’état et le devenir de nos réalités linguistiques et culturelles longtemps sclérosées par la momification et le déni. Cette démarche de recherche intégrative est capitale et sonne telle une réponse fatale au processus de ghettoïsation et de dénaturation de ces valeurs vraies pouvant pourtant apporter de la valeur ajoutée au pays, quand bien même ce processus se continue de nos jours de façon sourde et maquillée, devenant même accéléré et comminatoire. Cette démarche contribue à élargir les contextes et les horizons de la langue berbère par la mise en lumière de ses assises civilisationnelles et ses énormes ressources face à la vision tronquée qui incarne l’image muséographique de reliques folkloriques d’occasion véhiculée par les canaux officiels.

En effet, l’imposition d’une identité factice a induit un étrange désaxement dans la rhéologie sociétale à travers les institutions de l’éducation dont les effets pervers sont perceptibles auprès des jeunes générations. Celles-ci ignorent l’essentiel des formes d’enracinement dans les référents sociétaux, aggravé par l’endoctrinement généré par la virulence des effluves ambiantes d’une imposture religieuse des plus rénovées qui nappent et rythment de plus en plus le quotidien des gens, dégradant lien social, valeur travail et autres valeurs humaines productives au profit de l’esprit mercantile et de l’oisiveté nourrie par l’indolence.

L’expression la plus grave de ce décollement culturel et cultuel reste la tendance à la fugitivité, à la volatilité humaine et au désamour de soi et du pays, intensifiée par l’arrimage à l’instinct matériel entretenu par les mirages de l’illusion rentière.

Pourtant, le sacré est fort ancien chez nous, constituant même un continuum inaltérable modelé par des courants historiquement marquants, sa matrice, invariant irréfragable, étant à l’origine puissamment ancrée dans notre culture avec ses fondements et ses valeurs humaines, habillée d’apports adoptés et adaptés à notre fabrique sociétale. Au final, ce puissant construit fort ancien contribue à la permanence dynamique de notre culture et de notre société évoquée en lame de fond dans les œuvres de G. Camps et de M. Mammeri.

Là, est sa capacité remarquable à se défaire des incongruités et travers des flux exogènes pour conserver et ingérer les éléments susceptibles d’engendrer et entretenir une réelle évolution de l’homme et de la société en général sans affecter sa substance, celle de la question d’exister, d’être avec les autres et parmi les autres.

Il fallait donc des hommes avertis pour tenter de nous extraire de la nasse de la relégation humaine dans laquelle la négation multiforme et l’histoire des pouvoirs s’acharnaient à nous piéger depuis des siècles et des siècles.

D’aucuns ont d’abord sondé l’harmonie de notre Verbe, d’autres plus incisifs et plus téméraires ont été investigué sans complexe le sillon de la profondeur de notre existence, pour décrypter la texture du champ de notre misère pétrifiante. Alors, un sens fut donné à la misère humaine au nom de laquelle nous avons été exclus de toute forme de civilisation, en tous cas de celles des dominants : de la lutte contre les rigueurs de la nature pour pérenniser les ingrédients de la subsistance, nous avons été amenés à combattre les assaillants venus d’ailleurs et de toute part, spolier les richesses et la prolixité de nos terres, et depuis, nous nous sommes résolus à mener une lutte permanente contre les coups de bélier de « cette main de l’étranger » pour reprendre les termes d’une invention viciée et vicieuse de ceux-là mêmes qui constituent l’essence de la sombre nébuleuse qui drape et empoisonne l’existence de notre jeune pays depuis les premières lueurs de son indépendance, broyant ainsi de la spirale de sa gravité toute forme d’intelligence susceptible d’enfanter le changement positif et avec, notre continuum culturel et civilisationnel.

Tandis que la mélodie des voix douces et meurtries de nos mères atténuant le fardeau de la misère qui pesait sur le toit de notre existence au quotidien, est depuis contrariée par le chant de ces nouvelles sirènes qui se moquent allègrement de la misère et des souffrances du peuple. Depuis, à entendre résonner ce chant monotone, insipide et hilarant, cet hymne à la dépendance et la soumission qui nous fait accroire aux bien être et bonheur institués, on a failli finir par perdre le sens d’être libre et le sens de la voie qui mène vers la liberté pour nous engouffrer dans le profond et ténébreux fossé du dépit, de la résignation et des portes d’un exil incertain pour ce qu’il y a de plus noble comme richesse du pays, la propre chair de sa frange la plus jeune, la substance garante de son existence future et sa pérennité.

Cette substance décollée de sa matrice génitrice et arrimée à un être artificiel, insensible à son importance et à sa qualité de capital humain, a besoin de ressourcement et de réappropriation de ses déterminants culturels et civilisationnels, les vrais, ceux que devait lui léguer son Histoire profonde qui ne finit pas d’être détournée et remixée au point de se voir érodée et accrochée à des référents frelatés.

(à suivre…)

Idir Ahmed Zaïd Professeur à l’université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou.

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