«Vous vivrez de la terre». C’est l’histoire d’une légende qui raconte la poterie d’Ath Khir, connue pour être la plus raffinée du pays. Un artisanat qui a fait et qui fait la renommée de ce patelin relevant de la commune d’Aït Khlili et situé à 35 km du chef-lieu de la wilaya de Tizi Ouzou. Actuellement, 250 familles vivent de ce métier dans ce village aux 3 000 habitants. Pour les potières et même les potiers, leurs foyers sont aussi leurs lieux de travail.
Chaque demeure est un atelier en soi. «Selon les moyens, certaines ont aménagé une pièce spécialement à cet effet, d’autres usent des espaces de vie», souligne Nna Aldjia, une potière de 69 ans qui a consacré 40 ans de sa vie a cet art. Elles sont donc plus de 250 familles à vivre de ce métier et 600 femmes l’exercent, selon l’association «Iseqlam Ath Khir». Ath Khir et la poterie, c’est une histoire qui remonte à loin, très loin même. Au temps des saints, raconte Nna Aldjia. Selon cette vieille artisane, la légende dit que «le saint Sid Ali Ouamara avait un jour prédit aux habitants de cette bourgade qu’ils vivraient de la terre».
N’ayant pas tout de suite compris son message, les villageois répliquèrent qu’ils vivaient déjà de la culture des champs et que cela ne leur suffisait pas pour subvenir à leurs besoins. En réponse, l’illustre saint les exhorta en ces mots : «Prenez la terre, transformez-la en objets utiles et vendrez-les». «Depuis, enchaîne Nna Aldjia, les habitants de cette région en ont fait une tradition perpétuée à ce jour». À Ath Khir, le processus de transformation de la terre en ustensiles reste à ce jour exclusivement traditionnel.
«Quelques tentatives de modernisation ont échoué», explique Karim Meddour, président de l’association «Iselqam Ath Xir». La modernisation et l’industrialisation de cet artisanat impliqueront la mise au chômage de plusieurs familles, redoute-t-il. Cette crainte, «Lla Ouerdia», comme l’appelle tout le monde au village, ne la partage pas : «La baraka des saints protégera les artisanes», est-elle convaincue. Le processus de transformation traditionnel prend du temps mais le résultat est sans équivoque : «Impeccable, sinon comment expliquer la réputation de la poterie d’Ath Khir ?», s’interroge-t-elle.
N’na Aldjia remonte l’origine du legs ancestral
Pour avoir les meilleurs ustensiles de cuisine et objets de décoration, les étapes sont connues de tous dans la région, cela fait partie du quotidien des familles. Il s’agit d’abord de se procurer de l’argile. Ce sont généralement les hommes qui s’occupent de cette tâche. Ils vont à la recherche de cette matière première mais aussi du mica (Tafeza) et du tuf. Pour ce faire, ils dépassent parfois la frontière du village et font le déplacement jusqu’aux bourgades limitrophes, Tandlest et Tizi Bamane.
Les choses se compliquent en hiver, surtout en temps de neige. Une fois l’approvisionnement en la matière première est assuré, place au savoir-faire des femmes. Ces dernières se chargent de la partie création et façonnage. On dit qu’elles sont plus habiles que les hommes. Elles commencent d’abord par sécher l’argile au soleil, puis la concasser. Ensuite, elles la nettoient et la travaillent soigneusement avant d’y incorporer la poudre du tuf tamisé. Progressivement, l’eau est ajoutée et mélangée à la mixture argile – Tafeza jusqu’à obtention d’une pâte molle et homogène.
La particularité de la poterie d’Ath Khir est justement le mica (Tafeza), fait savoir le président de l’association «Iselqam». «Cet ingrédient est un patrimoine du village. D’ailleurs, le Pr Dahmani, lors d’une conférence donnée à l’occasion du Salon de la poterie que nous organisons, a affirmé que Tafeza est l’élément qui différencie notre poterie de celle du monde entier», appuie-t-il encore.
Pour le façonnage et le modelage de la pièce travaillée, une fois séchée, elle est recouverte avec un autre type d’argile fine appelée «Ounfal», appliquée à l’aide d’un tissu pour affiner la surface de l’objet qui prend déjà forme. Une fois la pièce séchée, l’on procède, enfin, au vernissage avec une argile ocre, appelée Ouzouagh. La cuisson est la dernière étape avant l’obtention d’un objet prêt pour l’usage. A noter qu’une potière produit en moyenne 400 objets par mois, selon le président d’«Isselqam» et quelque 35 000 à 45 000 pièces sont confectionnées dans la période automnale et hivernale.
En été, la fabrication augmente de manière considérable, soutient-il. S’agissant de la commercialisation de la poterie d’Ath Khir, comme pour sa fabrication, elle répond au mode d’emploi traditionnel. Que ce soit pour le commerce de détail ou de gros, les intéressés viennent de partout chez les artisans, notamment de Bordj Bou Arreridj et de Sétif. L’opération achat-vente est également négociée à l’ancienne. C’est un peu comme le marché des fruits et légumes, ça répond à la règle de l’offre et de la demande, précise-t-on.
La relève assurée malgré tout !
Les plats traditionnels dits Tadjine et Djefna, les jarres et les objets de décor sont proposés à des prix variés. 250 DA à 280 DA le prix de gros pour le Tadjine (c’est quasiment la pièce la plus demandée). Pour le détail, ça va de 400 à 500 DA. Une jarre se vend en détail entre 5 000 DA et 10 000 DA, selon le volume. Chez les Ath Khir, la poterie artisanale constituait le principal gagne-pain des familles par le passé.
De nos jours, avec la baisse du pouvoir d’achat et la cherté de la vie, ce métier reste exclusivement féminin chez quelques familles, les hommes ayant été contraints d’aller chercher ailleurs d’autres sources de revenus. Ce métier, que les habitants d’Ath Khir ont hérité de leurs ancêtres et qu’ils continuent de perpétuer, rencontre, par ailleurs, plusieurs difficultés. Selon le président de l’association «Iselqam», durant les périodes hivernales sévères, avec la tombée de la neige, les artisans restent des mois sans travail, vu les difficultés à trouver la matière première.
Cette dernière n’est pas non plus facile à trouver en dehors de la saison hivernale. Les potiers du village sont aussi confrontés à un autre problème non moins majeur et sur lequel bute cette filière artisanale. Il s’agit du manque d’eau, notamment en été. Bien que les villageois tiennent à ce legs ancestral, les jeunes lui tournent de plus en plus le dos. Pour ceux qui y tiennent toujours, c’est loin d’être une question matérielle, c’est une histoire d’amour bénie par les saints.
Kamela Haddoum

