Malika Matoub, sœur de Lounès s’exprime sur cette 18ème commémoration de l’assassinat de Lounès, commente la récente sortie de Nadia, son rapprochement avec Nordine Aït Hamouda…
La Dépêche de Kabylie : Le 25 juin, encore un autre rendez-vous triste qui fait revivre le drame de l’assassinat de Lounès. Comment se déroule la commémoration ?
Malika Matoub : Dans la dignité et le recueillement. Je suis personnellement là pour superviser le programme des festivités. Pour cette 18ème commémoration de l’assassinat de Lounès, le programme s’étale sur trois jours. Donc, le 23 juin, c’était des chants liturgiques avec des femmes et des poètes du village. Parce que depuis maintenant 18 ans, Lounès a été toujours évoqué dans les chants funèbres, donc on a débuté avec ça. Pour le 24, c’est une conférence du Dr Mourad Ouchichi sous le thème «Les conséquences du capitalisme rentier en Algérie» à partir du 16 heures, qui était prévu. Et en soirée, une table ronde sous le thème «Le mouvement amazigh : combat politique, création artistique et production culturelle» animée par les anciens détenus de 1981 de Béjaïa, à savoir Aziz Tari, Nacer Boutrid et Mokrane Adi. En parallèle, il y a une exposition permanente. Pour le 25, il y aura le dépôt de gerbes de fleurs à Tala Bounane, le recueillement, ici à Taourirt, sur la tombe de Lounès et l’accueil des délégations à partir de 11 heures. Dans l’après-midi, il est prévu une chorale féminine de l’association «Tala Khellil». En soirée, on a une rencontre citoyenne : chants et témoignages sur Lounès. Et puis, il faut savoir que du 27 juin au 1er juillet, on organise le concours de chant «Anza n Lwennas» à la maison de la culture Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou pour désigner les lauréats de cette première édition. L’activité verra la participation de près de 80 candidats inscrits. Il y a 18 autres qui seront, eux, hors concours vu leur âge. Ils sont venus de partout : Béjaïa, Tiaret, Sétif, Tizi-Ouzou, Alger et Boumerdès.
Et pour le projet du réaménagement de la tombe de Lounès ?
On a pris un petit peu de retard dans le réaménagement, mais on est sur la bonne voie. On terminera d’ici mi-juillet. Nous allons organiser une cérémonie pour l’inauguration de ces nouveaux aménagements de la tombe de Lounès avec une grande waâda.
Ces derniers temps, les médias ont évoqué un rapprochement entre vous et Noredine Aït Hamouda. C’est venu comment ?
Eh ben, écoutez, moi de toute façon, je suis ouverte à tout dialogue concernant la vérité sur l’assassinat de Lounès. Toute personne susceptible d’apporter un plus à cette quête de vérité de la famille, elle est la bienvenue. Et Noredine, c’est quelqu’un qui a des choses à dire sur ce dossier qui est un dossier très, très lourd et il n’a pas, encore, livré toutes ces facettes.
Vous pensez que Noredine Aït Hamouda peut apporter des éléments de réponsesà vos questionnements ?
Il y a une partie où Noredine peut apporter des réponses, oui. Comme il y a d’autres personnes qui peuvent, elles aussi, apporter des réponses…
Est-ce qu’il vous a révélé déjà quelques-uns de ces éléments ?
Absolument. Il m’a dit des choses qui m’ont convaincue parce qu’ils reflètent le sens de mes déductions après des années d’investigation. Et puis, il est prêt à dire autre chose devant une juridiction compétente. Il est prêt à contribuer à l’éclatement de la vérité.
Et pourtant, c’est là un personnage que vous n’avez pas épargné par les accusations par le passé…
Qui l’accuse ? Est-ce que la famille a accusé Noredine ? Jamais ! Et je défie quiconque de prouver le contraire. C’est vrai qu’on a posé des questions à Noredine Aït Hamouda par rapport à ces propos, par rapport à ce qu’il a avancé. J’aurai aimé que ce qu’il nous dit actuellement soit dit plutôt avant, mais ne dit-on pas «vaut mieux tard que jamais !»
Peut-on avoir plus de détails sur le dossier ?
En ce qui concerne le dossier, il est toujours en cours. Nous, en tant que famille Matoub, on compte demander officiellement la réouverture du dossier puisque l’affaire Matoub n’a jamais eu lieu. Depuis octobre 1998 que nous avions déposé une plainte contre X, il y avait une instruction qui a été ouverte contre X, et nous continuons ce procédé et nous exhortons, d’ailleurs, les services judiciaires de notre pays à ce qu’ils ouvrent le dossier dans les plus brefs délais. Dans le cas contraire, c’est-à-dire s’il n’y aura rien de nouveau, nous allons prendre des mesures nécessaires.
Qu’en est-il du bureau d’investigation étranger que vous aviez engagé ?
Écoutez, en ce qui concerne l’investigation, je dirais que le dossier est déjà ficelé à 80%. Il ne reste qu’à le compléter avec quelques éléments. Vous savez, il y avait une étude balistique et une reconstitution. Une chose est sûre, d’après le bureau d’investigation étranger qui a procédé à ce travail, Tala Bounane est le lieu le plus indiqué pour commettre un assassinat de cette envergure. En un mot, le lieu a été choisi, c’était le seul lieu où on pouvait l’assassiner. Et puis, les personnes qui ont exécuté cet acte sont des gens qui maîtrisaient l’utilisation d’armes lourdes.
Vous avez déclaré récemment, «après 18 ans, la décantation commence à se faire». Vous vous êtes basée sur quoi pour avancer de tels propos ?
Là-dessus, il suffit de voir à travers les déclarations des uns et des autres, des acteurs de l’époque en 1998. On est en train d’assister à des révélations à travers la presse sur la décennie noire, au même temps l’implication des uns et des autres. Donc, cette décantation ne peut aller que dans le sens de l’éclatement de la vérité sur l’assassinat de Lounès et sur d’autres dossiers !
Est-ce que vous accusez une partie, ou vous la soupçonnez ?
Je n’accuse personne. Je dis seulement que cette décantation va pouvoir permettre une meilleure visibilité dans le dossier de l’assassinat de Lounès. Je suis convaincue que les autres vont se mettre à parler et ne peut être que bénéfique pour la vérité. Je ne suis pas juge pour accuser, là j’ai des présomptions, des doutes, j’ai des questions qui restent sans réponses depuis 18 ans. Je demande à ce qu’on me donne des réponses et à ce que les assassins et les commanditaires de cet acte soient jugés. Pourquoi Matoub ? Et pourquoi le 25 juin ?
Que pensez-vous de la plainte déposée par sa femme Nadia contre Hattab ?
C’est un énorme glissement que de cibler une personne donnée. Dans ce genre d’affaire une plainte contre x est plus porteuse pour éviter tout vice de forme ou de procédure. Pour moi, c’est un non-événement, c’est une diversion parce que le nom de Hattab a été prononcé juste après l’assassinat de Lounès, exactement le 27 juin, par des personnalités politiques de la région, et puis «La revendication», venant de Londres et apparue le 1er juillet 1998 n’était pas authentifiée. Il y a aussi le fait que Hattab est cité à comparaitre dans la liste que nous avons remise au tribunal en 2008… Au jour d’aujourd’hui, je ne vois pas comment réduire l’affaire de l’assassinat de Lounès qui est une grosse affaire à une seule personne ? Ceci, d’une part. D’autre part, quand on voit les lois promulguées depuis maintenant douze années, le dépôt de cette plainte revient à donner un coup d’épée dans l’eau. Je dis ça sans rentrer dans les détails de la territorialité des tribunaux. Car la cour d’Alger ne pourra pas venir procéder à la constitution des faits qui se sont produits à Tala Bounane… Cela dit, je n’ai pas envie qu’on dise de moi une paranoïaque mais les faits sont têtus et ils sont là. À chaque fois qu’il y a eu tiraillement en haut, Lounès est toujours associé c’était le cas en 1988 lorsqu’il fut criblé de balles, en 1994 avec son enlèvement, 1998 avec son assassinat et je me pose la question qu’est ce qui entoure cette convocation adressée à Lounès même dans sa tombe en 2016 dans l’incertitude ?
La veuve de Lounès se déclare aussi contre le classement de la demeure familiale patrimoine national…
Franchement encore une fois ça me désole de sentir que l’héritage soit ramené à une affaire pécuniaire. Le lègue de Lounès est universel, c’est un symbole, c’est une école, c’est une vision, c’est un éclairage pour demain, c’est un idéal, c’est carrément un avenir pour les jeunes d’aujourd’hui et pour le pays. J’oserai même dire pour l’universalité puisqu’il avait bien atteint ses proportions, mais sinon matériellement, Lounès a laissé sa Mercédès criblée de balles et une maison qu’il a toujours ouvert à tout le monde. Et nous à la famille nous ne voulons pas faillir à ce principe d’où notre consentement à l’ouvrir à tous les fans et amoureux de Lounès au lieu d’en faire une résidence privée avec piscine pour les amis. Quand aux droits d’auteurs, quand nous avons déposé un référé au sein du tribunal de Tizi-Ouzou pour recouvrer les droits des héritiers auprès des éditeurs qui nous ont lésés, notre avocat, Maitre Bousalah avait adressé un courrier par voie de huissier à Nadia l’invitant à s’associer à notre quête, elle n’a malheureusement jamais répondu et nous avons continué la procédure seuls y compris pour lui arracher ses droits à elle qui lui étaient du reste garantis à travers la Frédha qui a été appliquée à la lettre.
Un mot sur votre mère…
Elle est très fatiguée et âgée. Je crois que ce qui tient ma mère en vie c’est cette soif de connaître l’assassin de son fils pour qu’elle puisse se reposer en paix, elle aussi.
Vous avez des projets pour l’avenir ?
De prime à bord, la fondation Matoub Lounès s’est conformée à la nouvelle loi. Donc, son existence est légale comme fondation et non comme association. Pour ce qui concerne le plan d’action, il y a des projets à court terme et d’autres à long terme. Donc, on a l’aménagement du site, le concours de chant «Anza n Lwennas», un musée Matoub Lounès qui est en étude et qui sera inauguré. J’espère, dans deux ans, au 20ème anniversaire, il y aura aussi un travail de collaboration avec les profs des universités de la Kabylie pour une étude sociologique de l’œuvre de Lounès, entre autres…
Je vous laisse conclure…
On essaye depuis 18 ans de préserver la mémoire de Lounès et son patrimoine et recevoir ces milliers de pèlerins dans de bonnes conditions. Nous sommes une structure fédératrice. Merci à vous et longue vie à La Dépêche de Kabylie.
Entretien réalisé par Hocine Moula

