Belgasmia Nora, enseignante à l’université Mouloud Mammeri – De la poésie féminine et de celle d’Aït Menguellet…

Spécialiste de la poésie féminine orale kabyle, Belgasmia Nora est enseignante à la Faculté des Lettres et Langues de l’université de Tizi-Ouzou. Elle a soutenu récemment une thèse de doctorat qui aborde le dit, le non-dit et l’imaginaire social à travers la poésie féminine d’At Meghras (Ouacifs).

La Dépêche de Kabylie : Y a-t-il une recherche universitaire sur la poésie féminine orale kabyle ?

Belgasmia Nora : Tout mon travail concerne la poésie orale féminine kabyle, cette poésie de mémoire qui disparaît petit à petit avec la disparition de nos vieilles. Avant d’entamer ma recherche, j’ai tenté d’effectuer un état des lieux sur ce qui se fait à ce sujet dans nos universités et même ailleurs. Les résultats de mes recherches me permettent de dire que les travaux universitaires faits jusque-là restent des études thématiques, «classiques» et empiriques ayant pour finalité la classification de la poésie. Or, il y a lieu de soumettre ces corpus oraux à des théories pragmatiques, linguistiques… Si autrefois le texte oral était considéré comme banal, marginal et moins important, du moment qu’il découle de la masse populaire, maintenant il constitue une base non négligeable dans les recherches universitaires. Il connaît un véritable regain de valeur. Ça serait intéressant de voir justement des textes de Lounis Aït Menguellet par exemple abordés sous les approches théoriques que nous venons de citer. Ça ne va que fortifier et valoriser l’œuvre de ce poète en particulier et la poésie orale kabyle de manière générale. Et puis c’est bien de sauvegarder les textes verbaux, mais pas de les préserver dans un moule figé. Il faudrait les soumettre à l’analyse et les interroger sous différents modèles théoriques afin d’atteindre l’implicite et le sens latent.

Que représente pour vous Lounis Aït Menguellet ?

Pour moi, Lounis Aït Menguellet est d’abord un grand poète, avant d’être un chanteur, parce qu’il écrit des textes très élaborés sur des sujets bien ciblés. Il touche toutes les générations. Ses textes sont avant tout didactiques, car il y a toujours un apprentissage derrière, l’apprentissage de la vie. Il faut retenir aussi que ce poète est un fervent lecteur, un autodidacte.

Que symbolise pour vous son œuvre poétique ?

D’abord sur le plan littéraire, je dirais que sa poésie constitue une richesse pour le patrimoine kabyle. Les thématiques et les façons de les aborder sont multiples dans la poésie d’Aït Menguellet. Sur un autre plan, son style est philosophique parce qu’il ne dit pas les choses telles qu’elles, il donne à observer et à réfléchir.

Croyez-vous que la poésie de Lounis Aït Menguellet est convenablement étudiée à l’université ?

Pas du tout. Je dirais que rien n’est fait réellement pour valoriser le travail de ce poète. Je trouve cela dommage car la poésie d’Ait Menguellet offre un corpus qui pourrait être étudié sous divers angles et approches théoriques. On peut l’étudier d’un point de vue historique, d’un point de vue anthropologique, philosophique ; on peut également l’aborder d’un point de vue littéraire, vu la forte présence des métaphores et figures de styles. Malheureusement, les recherches menées à Tizi-Ouzou par exemple ne sont que des études thématiques. Du point de vue linguistique, philosophique, socio-anthropologique, il me semble qu’il y a beaucoup de carences. J’entends dire qu’il n’y a plus rien à dire sur l’œuvre d’Aït Menguellet, pour moi c’est faux. Etudier la poésie de ce poète sous un seul angle est une erreur. Les axes de recherches concernant sa poésie doivent être multiples.

Djemaa T.