Parier sur une littérature berbère dense et riche dans les années 80 du siècle dernier était pour certains une utopie.
Leur argument était : comment transformer une culture exclusivement orale en une littérature écrite ? Pour ces sceptiques, écrire un roman, un essai, une étude ou une pièce théâtrale en langue amazighe était catégoriquement impossible. Un homme pourtant s’y attela patiemment, c’est Mouloud Mammeri. Il conçut une méthode de transcription, une grammaire et un lexique pour permettre à la langue (longtemps à usage domestique) de véhiculer les choses de l’esprit : l’abstrait, le mystique, le métaphysique. Mammeri écrira, dans la foulée de son travail, de petits bijoux de littérature dans la langue berbère (textes, articles, conférences) prouvant par la même que la langue de Si Mohand Ou Mhand n’avait rien à envier aux langues écrites de par le monde. C’était aussi l’époque où des poètes hors normes comme Ben Mohamed, Lounis Aït Menguellet, Mohya, Matoub Lounes et Mhenni Ferhat sortaient la poésie kabyle des sentiers battus. Rachid Aliche avec son premier roman «Asfel» vint à temps pour confirmer la tendance. La suite coulera de source, puisque Said Sadi et Amar Mezdad vont eux aussi apporter leur contribution à cet essor via leur romans «Askuti» et «Id akked wass». Bois sur bois, le foyer prend forme et vigueur. C’est ainsi qu’un lexique de mathématiques, puis un autre d’architecture furent publiés par la fameuse revue «Tafsut» dans les années 80. Hend Sadi ira jusqu’à publier un livre de mathématique de haute facture «tusnakt s wurar». Aujourd’hui les dictionnaires de langue berbère pullulent aussi bien sur le net qu’en librairie. Des correcteurs d’orthographes sont édités sur le web permettant de standardiser la transcription dans la langue berbère. Tout un arsenal au profit des amateurs de littérature, pour créer dans la langue chère à Mouloud Mammeri. Ces derniers temps, des dizaines de romans berbères sont édités pour le plus grand bonheur des amoureux des livres. Des auteurs de plus en plus audacieux osent des métaphores et des styles novateurs dans la narration, prouvant par là que le défi soulevé par Mouloud Mammeri n’était pas si utopique que cela. Rien que pour ce premier trimestre 2017, on annonce la sortie du troisième roman de Louni Hocine «Asebaɣ». Dans ce roman Louni narre l’histoire d’un artiste peintre vivant dans un petit village kabyle. Il a enduré tant de misères, alors que tout son rêve était de pouvoir vivre de son art. En fait, c’est toute la problématique de nos artistes (écrivains, comédiens, chanteurs, cinéastes. . ) qui n’arrivent pas à vivre de leur talent dans notre pays, alors que sous d’autres cieux les artistes sont adulés. Ce roman édité chez les éditions «Tira» est un livre brûlant d’actualité, à lire et à faire découvrir. Signalons au passage que Louni Hocine, né à Ath Atela a déjà édité trois livres : «Tfuk ur tfuk-ara» en 2013, «Nnbi», adaptation du fameux livre de Khalil Djebrane en 2014 et «Seddaw traccact» en 2015.
A. S Amazigh

