« On ouvre des portes, une à une. La distance qui sépare une porte de la suivante, on met des mois à la franchir, parfois des années. On est sans impatience. On va d’un pas égal, ni trop lent, ni trop pressé… On reste sur le seuil, on s’efface contre la porte. On laisse entrer celui qui est plus grand que soi », écrivait l’écrivain français Christian Bobin, dans son livre « Une petite robe de fête », pour tenter de parler du monde des livres et des mots. Dans les pays qui aspirent aller vers les plus lointains horizons, le livre est omniprésent. Les autorités lui consacrent le majeur intérêt et les citoyens aussi. Chez nous ce n’est guère le cas. Peu de livre sont publiés et très peu d’espaces accueillent le « fameux papier » qui n’est pas prêt de céder sa place même avec l’avènement des technologies les plus modernes. Dans certaines régions du pays de Nabil Farès, les pizzerias supplantent les boutiques qui étaient, autrefois, des librairies. Les habitants d’Alger et d’ailleurs témoignent. La commune d’Akfadou ne s’en distingue point. Le livre est bel et bien aux oubliettes. Autrefois, un jeune libraire de la région se consacrait au monde fabuleux des mots au point qu’il se déplaçait un peu par tout dans le pays pour servir ses rares clients. Avec le temps, le rideau a fini par baisser et l’unique librairie se retrouve sous d’autres cieux. Actuellement, beaucoup de commerçants ont ouvert des papeteries. Cependant, la place est plus pour les journaux, les articles scolaires et le tabac. Pour le livre, peut-être qu’il faut toujours attendre, même si le temps qui passe n’annonce guère de changement dans ce sens. Dans ce domaine commercial, un seul vendeur propose à ses clients des livres. Le choix et la quantité ne sont pas à l’ordre du jour. Mais cette boutique a le mérite d’exister. « Entre le chagrin et le néant, je choisis le chagrin », écrivait l’immense écrivain américain William Faulkner. Au moins, ce lieu de vente est aussi un lieu pour la culture. Le propriétaire nous affirme que cette initiative ne lui rapporte pas beaucoup d’argent, cependant, il est persuadé que « dans la vie il y a autre chose que la matière ». Sur les étals, on peut trouver entres autres des classiques de la littérature, des livres et des guides scolaires, des contes pour enfants et même quelques parutions récentes. Loin des espaces de ventes, c’est-à-dire les bibliothèques, celles des écoles bien sûr, puisque ces lieux de savoir sont les seuls endroits publics du livre. Après une brève tournée dans les établissement scolaires, nous avons constaté que même ici le livre n’est pas à sa juste valeur. D’une part, il y a la négligence de ceux qui gèrent les bibliothèques, puisque ces haltes de culture ne sont pas à la page. D’autre part, il y a le désintérêt des élèves vis-à-vis de ces espaces « mis en quarantaine ». « Le livre ne représente pas grand chose pour moi. La télévision m’offre tout ce que je veux voir et connaître. A mon avis, le livre fait, désormais, partie d’un autre temps. Il y a aussi l’Internet qui me semble mille fois mieux que le livre », estime Rachid, un jeune lycéen de la région. Au moment où même les pays de l’Occident donnent plus d’importance au livre malgré le développement terrible des moyens de communication, chez nous, les interminables changements qui ne cessent de succéder dans des rythmes démesurés, ne nous laissent pas indemnes. On se demande même qu’elle est la place de la culture et des valeurs dans une société qui perd ses repères de plus en plus.
Mohand Chérif Zirem
