La force du témoignage par l’engagement intellectuel

La projection du film documentaire « Ecrivains des frontières », lundi soir, a été incontestablement l’un des moments les plus forts des 3éme Rencontres cinématographiques de Béjaia (12-17 juin). Réalisé par Samir Abdellah et Joses Reynes, ce film de 55 mm constitue un témoignage exceptionnel des atrocités commises impunément par l’Etat hébreu sur les Palestiniens. La particularité de cette œuvre réside dans le fait qu’elle soit bâtie sur une idée tout à fait originale. Vers la fin mars 2002, une délégation d’écrivains de renommée mondiale est partie à Ramallah (Palestine ) où fut assiègé l’illustre poète palestinien, Mahmoud Darwich, un des membres fondateurs du Parlement international des Ecrivains, organisation créée, doit-on le rappeler, en 1993 suite à l’assassinat de Tahar Djaout. Son siège se trouve à Strabourg (France). Cette délégation d’intellectuels engagés s’attribuant le rôle de  » conscience de l’humanité » est composée de huit écrivains : Russel Banks (Américain, président du Parlement des Ecrivains ), Breyten Breytenbach (Sud-Africain), Bei Dao (Chinois réfugié aux USA), Vincenzo Consolo (Italien), Wole Soyinka (Nigérian, prix Nobel de littérature), Juan Goytisolo (Espagnol), Chirstian Sallmon (Français) et José Saramago (Portugais, prix Nobel de littérature). Le réalisateur avoua que sans le couvert du consulat de France à Jéruslam, cette mission n’aurait jamais pu mettre les pieds sur les territoires occupés pour accomplir ce que les grandes chaînes de télévisions mondiales n’ont peut-têtre jamais révélé : Porter un regard nouveau et sans complaisance sur l’effroyable « programme d’humiliation » que fait subir l’armée israélienne sur la population palestinienne. En recevant la délégation dans sa ville tombée en ruines, Mohmoud Darwich déclama ce poème sublime où il « cultive l’espoir comme le prisonnier et le chômeur » : « Nous souffrons d’un mal incurable nommé l’espoir. Espoir de libération et d’indépendance Espoir d’une vie normaleÒù nous ne serions ni héros ni victimes (… ) Espoir que nous poètes verrons la beauté de la couleur Rouge dans les roses plutôt que dans le sang. Espoir que cette terre retrouve son nom d’origine : « Terre d’amour et de paix »Dès les premières séquences du film, le regard horrifié du spectateur découvre l’œuvre destructrice du bulldozer de Sharon, à telle enseigne que Salmon est offusqué par « le brouillage généralisé du paysage. La laideur, déplora-t-il, du béton et du bitume s’étend sur les plus beaux paysages de l’histoire humaine ». Le réalisateur illustrera ce massacre en montrant des images poignantes d’un Palestinien, complètement effondré, se faisant spolier de quelque quinze hectares de ses terres par les colons israéliens qui découpaient froidement tous les oliviers à l’aide d’une tronçonneuse pour ouvrir de nouvelles routes au cœur même des territoires occupés. « Ce sont mes oliviers, c’est tout ce qui me restait », se lamenta l’infortuné entre deux sanglots. Autre image saisissante : celle d’un paysan palestinien qu’on veut également chasser de ses terres pour les donner aux nouveaux immigrants Israéliens. « Comment peut-on admettre, proteste-t-il, qu’un Russe, un Polonais, un New-Yorkais ou un Londonien, 48 heures après leur débarquement puissent acquérir une nationalité et une terre alors que moi, on veut me confisque de la terre léguée par mes aïeux. Je refuse, jure-t-il de quitter la Palestine comme l’ont déjà fait nos parents et grands-parents en 1948 ». S’exprimant en voix off, les commentaires lucides des écrivains ont donné une grande consistance textuelle au documentaire. Pour Samir Abdallah, « Il s’agissait de créer un point de rencontre entre ces paroles et les images ». Sur tous les plans, le pari est très réussi. C’est à ce titre que le réalisateur nous apprendra que ce film a provoqué plusieurs réactions et a surtout secoué les consciences des populations arabes. En décembre 2004, plus de quatre cent tonnes de denrées alimentaires ont été collectées par des paysans égyptiens pour les acheminer jusqu’à la frontière palestinienne. Cependant, l’audace des écrivains a subi les représailles des grandes maisons d’édition d’Europe qui ont été instruites de ne pas signer de contrats avec eux. En plus de cette mesure de rétorsion, les grandes chaînes de télévision européennes n’ont pas voulu diffuser le documentaire pour ne pas s’attirer les foudres du loobying juif. « Ce black-out médiatique est néanmoins contrebalancé par l’accueil enthousiaste du public français et arabe notamment », nous a confié le producteur du film, Sellani Djamel. Plus de trois projections ont eu lieu à sa sortie en salle en 2004, en France, mais aussi en Egypte, en Tunisie, au Maroc, en Jordanie… L’espoir de Sellani est de voir son film, qui « est, dit-il, intemporel et de portée universelle, largement diffusé de par le monde ».

K. S.