Le vendeur de cigarettes qui veut devenir journaliste

Les vacances scolaires sont une occasion, pour beaucoup de jeunes potaches, de se faire un peu d’argent de poche. A défaut de pouvoir se payer des vacances dignes de ce nom, des jeunes s’adonnent à plusieurs petits métiers ne nécessitant pas forcement une formation qualifiée. Garçons de salle dans des cafés ou des restaurants, laveurs de voitures, ou encore revendeurs de cigarettes. C’est justement un marmot d’une dizaine d’années qui attire notre attention au niveau de la gare routière de Bouira. Dahmane, puisqu’il veut que l’on appelle ainsi, squatte de 6 heures du matin jusqu’aux environs de 20 heures, un quai de la gare routière. Avec une table en bois vermoulu qui se veut un étal pour cigarettes, notre revendeur de clopes demeure toute la journée assis sur une rambarde métallique à surveiller sa fortune. Une fortune qu’il dit avoir amassé tout seul et qui se résume en tout et pour tout à trois paquets de Rym et un paquet de Nassim, en plus d’une dizaine de sachets de tabac à priser. Cette chique qu’il revend au prix de 15 DA l’unité, il la fabrique lui-même « selon une méthode » que son père lui a appris. Nous s’en saurons pas plus, car notre interlocuteur se méfie soudainement de nos questions qui lui paraissent un peu gênantes. Après lui avoir décliné notre identité, il se décrispe « Journaliste ! C’est ce que je veux être quant je serais plus grand », s’exclame-t-il. Et de nous raconter qu’il est scolarisé à Bouira dans un établissement de la ville. « J’ai réussi à l’examen de la sixième et je vais rentrer en première année moyenne », annonce il fièrement. Pourtant à le voir ici, on se demande si à la prochaine rentrée scolaire, Dahmane rejoindra les bancs de l’école, à le voir si heureux devant l’appât du gain facile, il se peut qu’il renonce définitivement à ses études pour se consacrer à un commerce incertain. A une question relative à sa présence en ces lieux, il restera un instant évasif avant de révéler : « Je dois apporter un peu d’argent à la maison car nous sommes une famille nombreuse ». En l’interrogeant sur le métier de son père, le jeune Dahmane refusera de répondre. « Il me faudra pas mal d’argent pour acheter toute la fourniture scolaire adéquate pour poursuivre mes études et pour ça, je suis obligé de travailler un peu ». Lors de notre conversation maintes fois interrompue par des clients, notre interlocuteur se montrait toutefois inquiet et scrutait les alentours de la gare, visiblement alarmé. « La police m’a interdit de rôder dans les parages et la dernière fois, ils (les agents de police ndlr) ont menacé de saisir ma marchandise s’ils me surprenaient en flagrant délit…alors je reste sur mes gardes ». Dahmane n’aura pas le temps de finir sa phrase qu’un homme en uniforme bleu apparaît au loin. Il ne lui en faudra pas plus pour filer rapidement, sa valise sous le bras, il nous fera un bref signe de la main. Un signe qui voudra dire à demain car même si la journée d’aujourd’hui s’achève prématurément, le lendemain sera une occasion pour Dahmane de se lever un peu plus tôt et d’écouler sa marchandise, avant que les policiers commencent leurs patrouilles. C’est ainsi que se déroule le quotidien de Dahmane, un quotidien qui, tout du moins pendant les vacances scolaires, laisse penser que ces jeunes et les centaines d’autres jeunes qui s’adonnent au commerce informel pensent qu’il s’agit d’un jeu, d’une course contre la montre, d’une course contre la…vie.

Hafidh B.