Littérature Driss Chraïbi / Une vie tourmentée de mots et de maux

Anarchique, percutant, saisissant mais persuasif, le grand écrivain marocain Driss Chraïbi a révolutionné la littérature marocaine d’expression française.

En 1954 le romancier écrit Le passé simple, ce livre qui remet en cause la société traditionnelle marocaine, très bien accueilli par la critique française, est considéré par les concitoyens de l’auteur, jusqu’à sa réhabilitation en 1967, dans la revue souffle, comme une trahison vis-à-vis du peuple marocain en lutte contre le colonialisme.

Roman de colère et de contestation, Le passé simple n’en demeure pas moins un autre moyen de s’insurger contre le colonisateur aliénant dangereusement le colonisé qui se réfugie dans des traditions surannées pour mieux se protéger. Ces traditions mêmes, que Driss Chraïbi dénonce dans ce premier roman.

«L’enfer ce n’est pas les autres»

Le passé simple est un roman d’un jeune écrivain bourgeois épris de liberté et de justice, celui d’un révolté en colère contre les enfants abandonnés, le pouvoir paternel, les conflits des civilisations et les problèmes identitaires contre la société marocaine pliée sous le fardeau de toutes les injustices qui, au lieu de bouger,de secouer le joug français, se retourne vers des principes qui taisent les misères des gens, se replie sur une religion qui, détournée de sa fonction principale, sème injustice, désolation et archaïsme avec son lot de cruauté réservé aux femmes.

En 1967, Dans une interview accordée à Abdelatif Laâbi dans la revue «souffle», Driss Chraïbi s’explique : «la révolte qui couvait en moi était dirigée contre tout :contre le protectorat, contre l’injustice sociale, contre notre immobilisme politique, culturel et social. Et puis, il y avait autre chose : ma mère : je lisais du Lamartine, du Hugo, du Musset. La femme dans les livres, dans l’autre monde, celui des Européens, était chantée, admirée, sublimée. Je rentrais chez moi et j’avais sous les yeux et dans ma sensibilité une autre femme, ma mère qui pleurait jour et nuit, tant mon père lui faisait la vie dure…. . je vous certifie qu’un enfant, moi, était son seul confident, son seul soutien. Mais que pouvais-je pour elle ? Il y avait la loi, il y avait la tradition, il y avait la religion ».

Driss Chraïbi vécut l’exil comme une sorte de prolongement naturel de sa condition historique initiale. Ce balancement entre deux cultures aura été non seulement sa préoccupation mais celle de toute une génération maghrébine marquée par les ravages causés par le colonialisme et le désir inassouvi de voir le peuple avancer au lieu de se replier sur des coutumes désuètes.

Dans Les boucs, écrit en 1955, il raconte la vie d’un émigré algérien en France, pour dénoncer les conditions des travailleurs nord-africains, leur déracinement et le racisme dont ils sont souvent l’objet.

L’âne, traduit le rêve de l’écrivain de voir,une fois les indépendances acquises,les peuples arabes et africains, apporter à l’occident les vraies valeurs spirituelles, la tolérance et l’ouverture d’esprit, mais il n’ y eut que course au pouvoir, désintéressement social et utilisation de la religion a des fins politiques. « Non monsieur Sartre, l’enfer ce n’est pas les autres. Il est aussi en nous-mêmes. J’ai dit ce qu’il fallait dire sur ce passé atrocement, et je ne regrette rien. Mais peut-être, aurai-je dû n’attaquer que les autres. Et hurler avec les loups, n’est-ce pas ?» Répond-il dans la même interview, à A. Laabi.

La civilisation, ma mère!…

C’est sur sa première révolte, celle qui concerne la condition de la femme au Maroc, que vont se greffer toutes les suivantes, poussant de plus en plus l’écrivain à une marginalisation d’autant plus grande que l’originalité des œuvres qu’il publie sans cesse va en se renforçant.

Dans La civilisation, ma mère !…, il raconte l’histoire de deux frères qui veillent avec tendresse sur l’éducation de leur mère ignorante : «à l’age de treize ans, un autre bourgeois cousu d’or et de morale l’avait épousée sans l’avoir jamais vue…qui était mon père. » Cette femme recluse et illettrée, grâce à ses fils, découvre le monde extérieur, apprend à écrire, s’intéresse au combat pour l’indépendance, aux luttes des femmes pour leur libération. Et lorsque le fils cadet s’en va en France, elle refuse l’aide de l’aîné en ces termes : «Je ne suis pas en train de me libérer de la tutelle de ton père pour venir te demander ta protection».

Grâce à quelques lectures du roman, La civilisation, ma mère!…, dans le programme scolaire algérien, Driss Chraïbi est plus connu que Mouloud Mammeri ou Kateb Yacine auprès des collégiens et lycéens …

Le thème de la sexualité et même de l’homosexualité tient une place importante dans la littérature de Driss Chraïbi. Il dénonce les inégalités, les tabous sexuels dans la société maghrébine mais aussi dans le monde occidental. «La femme où qu’elle soit, n’est-elle pas la dernière colonisée de la terre ? La femme est la source de la vie…».

Dans Un ami viendra vous voir, il parle d’une femme à qui rien ne manque pour son bonheur mais qui ressent un malaise profond invisible et sournois. La société moderne a, à sa façon, ignoré voir méprisé les efforts de la femme jusqu’à lui dénier le droit à l’amour : «…L’homme ne sait pas aimer, même physiquement, et j’ai assez visité en blouse blanche, des cliniques psychiatriques pour vous affirmer cela. Là j’ai vu- cliniquement vu- une humanité marécageuse. »

Anarchique, percutant, saisissant mais persuasif, Driss Chraïbi se lance dans une littérature policière avec Une enquête au pays et L’inspecteur Ali, qui fustige avec art, réflexion et humour, le Maroc des années 70 et qui met en garde, cette fois-ci, la société contre les dangers d’un progrès qui détruit les valeurs traditionnelles.

Driss Chraïbi a reçu plusieurs prix littéraires. Celui qui disait, « j’ai le plaisir d’écrire mais pas de paraître», est mort dans le sud de la France, un premier Avril 2007, à 80 ans.

Hadjira Oubachir