Arts du monde Peinture sud-africaine / Au-delà de la symbolique d’un trait

La peinture décorative dans la culture africaine est souvent abstraite ou géométrique mais ouvre la porte à un monde spirituel enchanteur qui laisse libre cours au goût et à l’imagination.

L’Art africain représente aussi la vie quotidienne représentée avec une profusion de couleurs chaudes aux motifs naïfs. Depuis des siècles, les femmes décorent collectivement leurs maisons en naviguant librement au gré de leurs sensations et de leurs révoltes pour traduire la parole interdite en utilisant les techniques les plus anciennes avec des matériaux récoltés dans la nature, et notamment cette méthode ancestrale basée sur l’utilisation des pierres concassées en poudre. Leurs dessins symbolisent également leur rapport à la vie et à la mort mais surtout, ils aident à forger l’identité du groupe et ont fonction de régulateur social. Parmi elles toutes, se distingue Esther Mahlangu, cette étonnante femme chargée de la tête aux pieds de colliers de perles fabriqués par les femmes ndebele, avec sur ses épaules une écharpe multicolore sur une robe de couleur vive. Cette petite femme est la représentante auprès des institutions muséales occidentales de l’art des femmes ndebele dont elle se dit la garante. Cet art est maintenant connu partout de par le monde. Il consiste à peindre «l’umusi», l’ensemble des maisons du village. Ces peintures accompagnent des rites d’initiation des adolescents pendant les trois mois de leur exil forcé dans les collines après leur circoncision. Cette œuvre exclusivement féminine est l’histoire de la résistance par l’art de deux grands groupes ethniques d’Afrique du Sud, les Zoulous et les Xhosas contre les Boers. Si les hommes s’occupent de l’architecture et de la construction de l’habitat, les femmes, en revanche, sont habilitées à peindre les façades des maisons en puisant dans leur inspiration, formes et couleurs ; des couleurs qui claquent, du bleu le plus profond à l’orange vif en passant par le jaune d’or et le rouge vermillon. Les motifs habilement exécutés sont mystérieux, on les retrouve sur les vêtements et les ustensiles. C’est un enchevêtrement de courbes de losanges, triangles ou zigzags. Les motifs fortement diaprés sont beaux et harmonieux. Ce beau spectacle visuel, qui laisse sûrement une large place au hasard et aux fantaisies, est un art qui a de tout temps permis à un peuple de traduire sa créativité mais surtout la survivance d’une culture transmise de mère en fille depuis des générations.

La peinture contre l’injustice

Si les premiers peintres africaners (sud africains blancs) étaient avant tout des paysagistes influencés par les impressionnistes européens, et ne représentaient jamais les habitants noirs de l’Afrique du Sud – c’est le cas, par exemple, de Willem Coetzer (1900-1983) qui reproduisait dans ses peintures des scènes relatives à l’histoire des Boers et prônait leur indépendance en refusant l’égalité des droits entre les blancs et les noirs. Un poète peintre, Denis Brutus, a, toute sa vie durant, lutté contre l’apartheid. Il a dénoncé le massacre de Sharpeville à travers son célèbre poème Sharpeville. Une grande partie de son œuvre a été écrite en prison à Robben Island, dans la même section que Nelson Mandela. A la fin de sa vie, le 28 décembre 2009, il a continué sa politique pour l’élimination de la discrimination raciale.

La peinture d’Erma Stern (1894-1966), la grande voyageuse, rappelle qu’elle est l’une des premières Sud africaines à avoir inséré dans ses peintures, des Noirs d’Afrique du Sud.

John Mohl (1903-1985), le précurseur de la peinture noire, puisa toute son inspiration dans le quartier de Seweto, mais son travail ne fut pas pris en considération. Ses peintures à l’huile représentent des paysages mélancoliques, silencieux, feutrés couleur de pluie et d’aube naissante sur lesquels flotte un air de tristesse qui accentue l’impression de solitude. Solitude suspendue au-dessus des townships et de la misère des Noirs, comme une voix qui résonne dans les ténèbres de l’injustice.

Ses appels à la liberté à la révolte contre l’intolérance ne furent entendus qu’après son décès en 1985. Ses œuvres de valeur, repères historiques, sont enfin reconnues et appréciées pour leurs qualités aussi.

Des artistes talentueux, cette fois-ci noirs africains, comme Albert Ntuli, Gorges Pemba, Ernest Mankoba et d’autres, ont fait de la condition des Noirs leur cheval de bataille.

Gérard Sekoto (1913), au contact de ses amis peintres, abandonna son métier d’instituteur pour s’intéresser à la politique, à la littérature et à la peinture qui lui ont permis de traduire la pauvreté les longs trajets qu’empruntent les ouvriers pour se rendre aux mines, la misère des travailleurs mais aussi des scènes de la vie insouciante du quotidien. En 1947, il part en France. Sekoto traverse une phase de dépression pour ensuite se faire un nom, à sa sortie de l’hôpital avec la collection Les têtes bleues que lui inspira Myriam Makeba. Il fait de la femme africaine un modèle de beauté qu’il représente avec des taches colorées et des lignes épaisses. A son retour de Dakar où il séjourna une année après le premier festival d’Art Négres, en 1966, il revient avec des portraits représentant l’élégance et la grâce des femmes noires, Femmes sénégalaises, symbole de beauté et de raffinement, sont le reflet des sentiments d’une identité.

Gérard Sekoto n’est jamais retourné dans son pays, mais, de mémoire, il a continué à peindre l’Afrique du Sud où, en 1980, un hommage lui a été rendu.

Il demeure le précurseur de la peinture sud africaine noire qui a marqué l’histoire de l’art de son pays. Il décède en 1993.

Des dessins pour dire

Une nouvelle vague de peintres, à partir des années 80, s’est mise à développer l’art mural. Cette technique ancestrale, utilisée par les femmes ndebele, rassemble les jeunes créateurs autour des façades des maisons et écoles pour exprimer leurs rêves et leurs colères qui se côtoient et se heurtent dans une profusion de couleurs éclatantes, mais aussi leurs souffrances dans ce grand pays où le racisme continue à sévir même si les lois raciales ont disparu. «Nous avons la liberté politique, mais il n’y a pas de liberté sans terre», tonne la voix de Hassan Kay», ce plasticien qui peint sans peinture, connu pour ses collages gigantesques qui ont fait sa célébrité mais qui se souvient de l’époque où, après 17 heures, il n’avait pas le droit de rester à Johannesburg.

Pat Mautloa, Thomas Kgope ou Velapi M Zimba, tous ces créateurs noirs sud africains mettent l’art au service de la paix, de la dignité et du respect, tout comme ce grand peintre, poète et militant politique, Denis Brutus, qui s’insurge dans «Sharpeville» contre la violence sous l’apartheid.

Ce qui est important

À propos de Sharpeville

n’est pas que soixante-dix sont morts :

ni même qu’ils ont été abattus dans le dos

alors qu’ils fuyaient, sans armes, sans défense

et certainement pas

la balle de gros calibre

qui a traversé le dos d’une mère

déchiré l’enfant dans ses bras

et l’a tué

Se souvenir de Sharpeville

Jour des balles dans le dos

Parce qu’il incarne l’oppression

et la nature de la société

plus clairement que toute autre chose ;

ce fut l’événement classique

nulle part, la domination raciale

plus clairement définie

nulle part, la volonté d’opprimer

plus clairement démontrée

ce que le monde murmure

apartheid, avec les canons hargneux

la soif de sang après

l’Afrique du Sud coule dans la poussière

Se souvenir de Sharpeville

rappelez-vous du jour des balles dans le dos

et rappelez-vous la volonté insatiable de liberté

se souvenir des morts

et être heureux.

Hadjira Oubachir