Au lendemain des évènements tragiques survenus dans la localité d’Amizour qui n’ont pas épargné la société Alexo que vous dirigez, quelles sont vos impression ?
Tragique en effet comme vous le dîtes. Je pensais franchement que la Kabylie allait tirer les leçons des évènements de 2001, qui ont vu des édifices publics et privés partir en fumée au détriment des intérêts directs des populations. Ce qui occasionne sans le moindre doute des retards oh combien considérables pour la région en matière de développement infrastructurel, de progrès social, d’aménagement du territoire et bien entendu, de croissance économique seuls moteurs réels de tous les équilibres socio économiques. En 2001, il a fallut plus de vingt jours pour réduire en cendres un édifice public propriété de l’Etat. Cette fois, il n’en fallait pas mois de 20 minutes pour anéantir le tribunal de Amizour. Qui en pâtira ? Et bien, c’est cette même population qui a laissé faire. Nous nous devons de dire la vérité aux citoyens de la région. Cette réalité amère qui fait fuir de plus en plus les industriels et les opérateurs économiques leur propre région au profit d’autres plus accueillantes et plus affables. Même l’amour du patelin a une limite. Ce n’est pas une prophétie mais une réalité. Ma modeste analyse me renseigne sur la situation désastreuse que vit la jeunesse d’Amizour. Cette détresse trouve sa racine dans une problématique de gouvernance locale incapable de répondre aux attentes de ce vivier d’énergie. Alexo a tenté d’apporter une contribution économique à la région avec à la clé des postes d’emplois, et la voici détruite au grand soulagement de ses détracteurs de la première heure. C’est regrettable au moment où la valeur d’un poste d’emploi devient vitale pour un homme, une femme bref un être sensé. Croyez bien qu’il est dur de se réveiller un beau matin en sachant que nous sommes subitement dépossédés d’une vertu : Le travail, soit le sens même de la vie pour un citoyen.
L’unité Alexo d’Amizour a subi de gros dégâts lors des dernières émeutes, est-ce que l’outil de travail a été atteint et avez-vous tiré un bilan définitif ?
Le fardeau le plus lourd à supporter est surtout moral et psychologique. Lorsque vous croisez lelendemain matin du massacre, les yeux larmoyants des pères et mères de famille menacés de licenciement pour cause de force majeure, vous prenez alors la mesure du drame qui les guettent encore devant. Je fus immensément ému de voir des gens pleurer face à moi et me dire « nous sommes là derrière vous jusqu’au bout même sans salaire, soyez courageux ». Alors le fardeau s’allège et la dynamique reprend car n’est-ce pas là le sens de la vie que de ne jamais abandonner le terrain aux voyous de tout bords ?
L’usine a été complètement saccagée et ce, une nuit durant,sans la moindre intervention des forces de sécurité. J’ai vécu en direct le raid avec une lucidité que je ne parviens même plus à expliquer. Je me surprends encore aujourd’hui. Car pendant que les pilleurs commettaient leur forfait, j’avais le souci d’éviter une hécatombe en termes de perte de vies humaines. J’ai fait appel à un responsable du service production à 20h15 en lui demandant de fondre dans la foule et de pénétrer immédiatement et par tous les moyens sur les lieux sensibles de l’usine pour couper l’arrivée du réseau électrique et de gaz. Croyez-moi, nous avons évité le pire in extremis. Il suffisait d’un rien pour que la moyenne tension de 30 000 volts calcine des dizaines de jeunes par effet de domino et d’un rien pour que l’explosion se produise par les incendies volontaires des pyromanes.
La valeur des dégâts s’alourdit de jour en jour. Nous décelons sans cesse des détériorations à tous les niveaux du site de production. Hélas. Le montant arrêté à hier soir, est de 89. 000. 000 DA soit 8,9 milliards de centimes. Nous avons été frappés au cœur des postes de commandement de la production.
Selon vous, pourquoi Alexo, est la seule entreprise de la localité à être singulièrement la cible de ces émeutes? Avez-vous des soupçons ou une piste particulière ?
D’abord, je crois que le devoir de trouver les coupables revient aux forces de sécurité en qui j’ai toute confiance. Ce sont des corps constitués conscients, lucides et soucieux de l’intérêt de la protection des personnes et des biens. Partant de ce principe républicain, chacun doit assumer ses responsabilités. Ceci étant, je m’autorise, personnellement, à n’exclure aucune piste y compris celle du chef de file de la diabolisation du projet Alexo à Amizour. Je ne pense pas qu’une immunité quelle qu’elle soit puisse protéger ad vitam aete rnam ceux qui sèment la résurgence de la haine et la constance du déshonneur dans leur propre région. Ne ditons-on pas que nul n’est prophète en son pays ? L’histoire de tous ces évènements n’a pas révélé tous ses secrets. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne se laissera pas faire.
Il court le bruit de la délocalisation de l’unité de production Alexo vers un autre lieu, est-ce selon vous une rumeur ou une réalité ? Ou bien, comptez-vous reprendre la production et dans quels délais après tous les dégâts occasionnés ?
Il faut savoir qu’Alexo est un projet structurant. Et donc par définition, il vient en amont de multiples activités secondaires ou tertiaires du secteur de l’aluminium et partant, du bâtiment. De ce fait, tant que les hommes et les femmes dont le sort dépent de l’existence de cette usine, ici ou ailleurs, se battront pour que leur ressource vitale soit convenablement protégée, je serais leur porte- parole et le garant de cette volonté. A moins que les responsables locaux de la commune d’Amizour soient en mesure de les prendre dignement en charge et de leur offrir de nouvelles conditions de travail. Il est à noter qu’une délocalisation impliquera la fin de l’emploi dans la ville, la soustraction de revenus à la commune versé par Alexo à travers la taxe sur l’activité professionnel (TAP), un manque à gagner aux caisses de la sécurité sociale, l’extinction des emplois indirects en faveur de la commune, la volatilité de l’impôt et enfin, le triste souvenir d’une région légendaire, désormais esseulée. Ceci étant, une autre usine identique à Alexo est en projet de construction dans une autre région du pays. Elle sera appelée à amortir une éventuelle délocalisation de Alexo le cas échéant. Pour l’heure, nous sommes contraints de mettre tout le personnel au chômage forcé jusqu’à rétablissement de l’outil de production. Nous ne maîtrisons pas pour l’heure les délais que cela prendra. La célérité des réparations et donc de la reprise de nos activités dépendra des mesures que le gouvernement compte prendre à l’endroit de toutes les entreprises touchées par la vague de pillages et de destruction massive attribuée aux derniers évènements qui ont secoué le pays. J’ai adressé des propositions concrètes, rationnelles et parfaitement acceptables aux autorités concernées pour doper la dynamique d’une reprise à la hauteur des ambitions du plan quinquennal 2010/2014. Sans réponse, la rue grondera encore.
Le chômage et la mal vie sont les causes directes de ses mouvements populaires, pensez-vous qu’il y a encore des risques de soulèvement puisque vous parlez de gronde ?
Je ne fais pas dans la prophétie et encore moins dans la politique. Je laisse cette dernière fonction de l’art du possible à ceux qui en ont fait le choix. Pour ma part, je considère que notre pays a besoin de se remettre sur les rails du développement, rattraper un retard considérable et renouer avec la croissance. Pour cela, nos gouvernants doivent nous écouter et non pas feindre de nous avoir fait participer aux tripartites sans effet. Notre pays occupe actuellement une place de choix. Il est classé parmi les pays les moins endettés au monde avec 3% de son PIB. C’est quasiment nul. Donc une aubaine historique pour activer tous les leviers en faveur du plein emploi. Une nouvelle pensée politique doit être mise en œuvre pour soutenir les outils moderne d’une bonne gouvernance économique. Mais attention, il faut bien souligner que sans stabilité sécuritaire, législative, réglementaire et juridique, il ne pourra y avoir de visibilité pour un développement durable et constant. C’est pourquoi, j’en appelle la conscience de tous et de toutes pour amorcer une nouvelle ère pour la construction de notre pays en synergie absolue. Enfin, pour que la stabilité que nous appelons de nos vœux puisse trouver ancrage dans notre environnement et notre culture politique, un Etat de droit et fort est absolument requis.
Entretien réalisé par Nadir Touati

