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Safia Katou : 15 novembre 1944 – 29 janvier 1986

Ou le silence tonitruant de la cithare

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Que s’est-il passé ce jour, 29 janvier 1986, dans la tête de cette femme si frêle et pourtant si combative ? Pour parcourir une si grande distance la menant, à pied, du siège de l’APS, sis au boulevard Che Guevara, au pont du boulevard Telemly avec comme viatique l’idée de la mort. L’ambition de s’y précipiter par-dessus, se jeter dans le vide, voler, planer, pirouetter avant de toucher le sol avec fracas. C’est l’ultime poème dans le point final est représenté par les galets du ruisseau dans lequel elle a atterri brutalement. Et pourtant la poésie de Safia est faite de tendresse, pétrie avec amour, pas un mot de trop, pas un mot de travers, pas un mot en porte à faux. Qu’est ce qui a pris notre poétesse ce jour ? Alger était couverte de brume, on ne percevait la baie d’immensité bleue qu’à travers les interstices du soleil qui éprouvait mille et une difficultés pour percer, par à-coups,  les nuages qui recouvraient la Blanche et présenter au contemplateur  l’horizon insaisissable de d’Elbahja.   A TOI / Mes larmes je te les offre/ Et je t’offre mon âme / Je t’offre mon système / Métrique / Et mes joies folles / Je t’offre mon enfance / Au milieu d’un village / Je t’offre mon silence / Orné de palmes d’or / Je t’offre mon dernier / Poème / Et ma tendresse…Voilà tout est dit en un seul murmure, en un seul souffle rendant l’âme tourmentée enfin à sa liberté tant recherchée. Safia, sa jovialité son sourire discret cachaient bien des tourments, bien des peines. Amis, allez savoir ce qui s’est passé dans sa tête, ce jour-là avant la fatidique précipitation du Pont du Telemly. Certainement trouvait-elle la « planète mauve » plutôt que bleue comme la sentait Paul Eluard.  Rabhi Zohra alias Safia Ketou est née le 15 novembre 1944 à Aïn-Séfra. Elle était institutrice à Aïn-Séfra (1962-1969) puis elle part à Alger pour regagner d’autres horizons, à Alger elle pouvait poursuivre ses études. Elle a rencontré des écrivains et travaillait comme journaliste dans plusieurs rédaction dont l’APS, le quotidien Horizon. Afrique-Asie, Algérie Actualité. ….). Elle a publié un recueil de poèmes intitulé « amie cithare »- au éditions « Naaman » au Quebec en 1979, une autre œuvre de nouvelles  » la planète mauve »- chez le même éditeur en 1983 et Rose Des Sables: une série d’histoires pour enfants. Il faut dire que Safia était un volcan en éternelle éruption tant elle n’était qu’amour à fleur de peau, de lèvres… « Montagnes indigo vertes/ Bien plus bleues que le ciel (…) / La chevelure blonde / Jetée au pied du mont (…) Puis la source diaphane / A la voix de pinson / A cette heure mélomane / Susurre cent chansons… » Elle a peint la vie à son accent, à ses couleurs, à ses tons sur la chair vive : la sienne. « Si parmi vous je mourrais un jour, ( disait – elle par prémonition) Mais mourrais-je vraiment ? / Ne récitez pas pour moi le coran à mon chevet / Laissez le donc à ceux qui en font commerce / Ne me réservez pas deux arpents de votre paradis / Car un seul a suffit à faire mon bonheur sur la terre / Ne saupoudrez pas ma tombe de graines de figues sèches / Afin que les oiseaux du ciel viennent les manger / Réservez les d’abord aux êtres humains / N’empêchez pas les chats de pisser sur ma tombe / Car tous les jeudis les chats pissaient sur le pas de ma porte / Et la terre jamais n’en trembla/ Ne me rendez pas visite une fois l’an / Car je n’ai rien à vous offrir / Ne jurez pas par le salut de mon âme ni sincèrement / Ni même de mauvaise foi. » Elle fut inhumée au cimetière de Sidi Boudjemaa à Ain Sefra aux côtés d’Isabelle Eberhart, l’écrivaine franco-suisse.

Sadek A.H